Pensée et Réflexion à la suite du reportage RAD

Quelques pensées et réflexions sur la représentation du Front populaire antifasciste dans le récent reportage du journaliste Olivier Arbour-Masse accessible sur le site web de RAD.
Nous remercions toutes les militantes et tous les militants qui ont accepté de prêter leur voix afin de faire connaître le Front populaire antifasciste et sa mission.
Nous espérons que la découverte de notre regroupement, inquiet par la montée des idées fascistes et par la présence d’une violence de plus en plus normalisée qui les accompagnent dans l’espace public, encouragera d’autres personnes à s’informer et à prendre ces questions au sérieux. Sachez qu’il est toujours possible de se joindre à nous ou de se faire entendre afin de s’opposer à ces idéologies.
Toutefois, nous tenons à pousser plus loin la réflexion et la conclusion offerte par le reportage, qui selon nous présente un certain nombre de biais et de simplifications qui vont à l’encontre de ce que nous dénonçons réellement. Nous aimerions en plus soulever quelques éléments qui sont restés dans l’ombre de ce reportage, mais que nous jugeons importants.
Conclusion du reportage
Un peu avant de conclure son reportage, le journaliste spécifie qu’il “aurait aimé ça s’asseoir avec Alexandre Cormier-Denis pour lui laisser le temps de s’expliquer sur certains propos que ses détracteurs estiment être haineux”, mais après lui avoir parlé le soir de l’action d’avril, celui-ci aurait refusé ses demandes d’entrevues. Il explique ensuite qu’Alexandre Cormier-Denis a parlé de lui comme étant de “connivence avec les antifascistes.” Le journaliste prend néanmoins la peine de nous rassurer qu’il n’a “pas de partie pris dans cette histoire” et qu’il “faisait son travail”. Il précise que son objectif était de documenter “une ligne de fracture, qui divise la société québécoise”.
Devant cet empressement à s’auto-proclamer neutre, nous reprenons les mots attribués au cinéaste Jean-Luc Godard qui illustre bien l’absurdité à traiter deux points de vue strictement à égalité lorsque l’un d’eux relève de la haine ou nie les droits humains fondamentaux: “L’objectivité c’est 5 minutes pour Hitler, 5 minutes pour les juifs”. Nous tenons à souligner le danger de confondre impartialité et absence de discernement moral.
Olivier Arbour-Masse raconte ensuite qu’après qu’Alexandre Cormier-Denis ait parlé de lui à son podcast, il a reçu de nombreux messages haineux et qu’une personne aurait même publié son nom et son adresse personnelle en ligne. Devant cette violence qui lui était pourtant adressée et ce “refus de dialogue” on ne peut plus ciblé, il arrive tout de même à l’interprétation suivante: “Je suis tombé malgré moi au cœur d’une guerre culturelle entre deux camps quasi irréconciliables où toutes les raisons sont bonnes pour nuire à l’adversaire.” Par cette phrase, il fait une simplification fausse et dangereuse, représentant les militant-e-s antifascistes comme un simple “camp” au même titre que les groupes ou influenceurs d’extrême droite comme Nouvelle Alliance ou Alexandre Cormier-Denis.
Réduire notre lutte a une guerre culturelle est une interprétation problématique qui déforme le sens de notre engagement, en plus de dépolitiser le phénomène. Le journaliste disposait pourtant des repères historiques nécessaires pour situer les phénomènes observés dans une histoire plus large des mouvements d’extrême droite et des mobilisations antifascistes.
Il en a d’ailleurs fait mention au tout début du reportage tout en omettant de les mettre en parallèle avec les discours de Nouvelle Alliance et Alexandre Cormier-Denis. Il ajoute enfin qu’il s’agit de l’une des questions qui lui restent en tête à la fin de cette quête : “Est-ce que la discussion entre les deux camps est encore possible ?” Nous retrouvons ainsi à nouveau cette fausse équivalence : celle de deux camps, chacun retranché dans ses positions et refusant d’entendre l’autre.
Nous insistons donc sur une distinction fondamentale qui semble être évacuée du reportage. Les groupes d’extrême droite et les mouvements antifascistes ne se définissent pas simplement par des opinions divergentes au sein d’un débat de société parmi d’autres. Les premiers défendent ou banalisent des idéologies qui désignent des groupes de personnes comme des boucs-émissaires ou des intrus à éliminer, légitiment leur exclusion ou leur déshumanisation et alimentent un climat de violence. Les seconds se constituent précisément en opposition à ces idéologies et à leurs conséquences concrètes. Présenter ces deux réalités comme deux pôles symétriques d’un même conflit revient à réduire une question de droits fondamentaux, de sécurité et de protection des personnes visées à une simple divergence d’opinions.
L’histoire nous a pourtant enseigné que les droits fondamentaux ne sont pas négociables.
Cette impression est renforcée par le montage de la séquence finale. D’un côté, un militant antifasciste affirme que la seule chose qui l’amènerait à discuter avec un membre de nouvelle alliance est s’il y était contraint par la violence. De l’autre, un membre de Nouvelle Alliance affirme qu’il accepterait une telle conversation sans hésitation. Présentées en succession rapide, ces deux interventions peuvent donner l’impression que l’un ferme la porte au dialogue tandis que l’autre s’y montre ouvert.
Mais cette lecture laisse de côté une question importante : qu’est-ce qui rend une discussion possible? La simple action de s’asseoir sur un banc à côté de l’autre ne suffit pas à engager un dialogue.
Une conversation suppose une reconnaissance mutuelle de l’humanité de l’autre, une volonté d’écouter et la possibilité que chacun puisse être affecté par ce qui est dit. Lorsqu’une idéologie repose sur la négation de l’égalité ou de la dignité de certaines personnes, il est légitime de se demander si ces conditions existent réellement. Poser la question du dialogue sans interroger ces conditions revient à déplacer le problème, voire même à très mal le comprendre.
Représentation
Nous avons également été surpris par le choix de représentation adopté dans le reportage. Bien que le journaliste dit avoir suivi des antifascistes pour mieux comprendre leurs motivations, leurs méthodes et leurs objectifs, une place importante est accordée aux représentant-e-s de groupes d’extrême droite. Nous ne critiquons pas ce choix en tant que tel. Comprendre un phénomène implique aussi de montrer les acteurs auxquels il s’oppose. Là où le traitement nous semble incomplet, c’est dans l’absence de contexte permettant au public de mesurer la nature des idées défendues par ces groupes.
Le reportage les présente essentiellement à travers leur opposition aux antifascistes. Le journaliste leur tend le micro, prenant le temps de récolter leurs opinions contre les antifascistes, sans montrer l’ampleur ou le contenu des discours qu’ils tiennent eux-mêmes publiquement. Ces prises de position sont pourtant accessibles, documentées et constituent précisément la raison d’être des mobilisations antifascistes. Le Front populaire a également mis au courant le journaliste de certains de ses propos. En leur absence, le spectateur est invité à juger une réaction sans avoir pleinement accès à ce qui la motive.
Par exemple, c’était une bonne idée de questionner Cormier-Denis sur le concept de « remigration », qu’il emploie fréquemment et qui mènerait à la déportation de personnes dite « incompatible civilisationnellement ». Encore mieux aurait été de passer un moment pour explorer comment ce concept s’inscrit dans un contexte plus large de stigmatisation de certains groupes (la communauté musulmane, notamment) et que, loin d’être un concept marginal, c’est un instrument linguistique de suprématie raciale employé par une panoplie de personnalités politiques qui ne veulent pas simplement identifier un bouc émissaire, mais bien l’exclure brutalement de la société.
Dans un même ordre d’idée, le journaliste reprend le cadrage habituel des « seuils d’immigration », en laissant entendre qu’un groupe comme Nouvelle Alliance désire simplement réduire ceux-ci. La réalité, c’est qu’il est surtout question de légitimer le retour du nationalisme ethnique, ce qui était assez évident lorsque le groupe déroulait une bannière dénonçant le supposé « ethnocide » subi par la « majorité historique » en décembre 2025. Si votre enfant a un parent d’origine étrangère, sachez que votre bambin constitue une menace d’ordre démographique pour le « peuple québécois »…
À un moment donné, Catherine Trudeau Leclair est présentée comme une “contre manifestante” défendant la diversité des opinions en marge de la manifestation du Front Pop. Or, cette personne en particulier est notoire pour l’abondance de ses propos explicitement racistes en ligne et dans ses activités militantes. En octobre 2025, elle s’est notamment fait remarquer par une campagne d’affichage en Estrie avec des messages comme “La race blanche en voie d’extinction”, “Stop au métissage, faites des bébés blancs”, et “Immigration de masse = Génocide blanc”. Il aurait sans doute été utile de communiquer au public les “opinions” de cette personne, dans ce contexte. Or, le reportage n’en dit rien.
De la même manière, Nouvelle Alliance est essentiellement décrite comme un groupe ayant certaines positions politiques, sans que soient exposés les éléments de son discours qui conduisent plusieurs observateurs à le situer dans l’extrême droite.
Quant à Alexandre Cormier-Denis, de nombreux discours publics, largement diffusés, permettent pourtant de comprendre les inquiétudes exprimées par les mouvements antifascistes.
Ce choix éditorial a des conséquences. Lorsque l’on montre principalement des antifascistes dénonçant un danger, sans montrer clairement la nature de ce danger, leur mobilisation peut apparaître disproportionnée ou incompréhensible. L’attention est déviée, elle ne porte plus sur la progression des discours qui banalisent le racisme, l’exclusion ou la haine, mais sur la manière dont ces discours sont contestés. Le risque est que le public en vienne à ne plus percevoir l’antifascisme comme une réponse à des idéologies dont les implications dépassent largement le cadre d’un simple désaccord.
Conclusion
Malgré nos critiques, comme mentionné au début, nous sommes satisfait.e.s. L’exercice de participer au reportage et la visibilité donnée à l’antifascisme, avec un traitement somme toute plus clément que dans les rares tribunes que la mouvance a eues dans le passé, en valaient aisément certaines déceptions. L’extrême droite est rarement critiquée à visage découvert, et nous trouvons important d’augmenter la visibilité des personnes qui s’opposent à la catastrophe vers laquelle l’extrême droite et le fascisme nous dirigent.
Siamo tutti antifascisti!
